Je viens de terminer la première rédaction de mon « Analyse non Conventionnelle » de la crise et c’est avec beaucoup de plaisir que je la soumets à votre critique. Cet article, que vous pouvez lire intégralement sur DREMM, constitue l’approfondissement et la remise en forme d’un article précédent paru également sur le vieux blog et sur France Démocrate. La thèse que je propose permet d’expliquer à la fois cette crise spécifique mais également la succession rapprochée de bulles financières constatée dans les faits. Mon analyse est également un plaidoyer contre le conformisme intellectuel et avance, en filigrane, des doutes sur les initiatives de régulations des marchés financiers comme réponse auto-évidente à une supposée dégénération de l’économie dite financière. Je vous laisse ici les derniers paragraphes car l’article complet serait très long (DREMM a vocation à se Quindiser, avec des articles plus longs et étoffées que sur Skeptikos). Je lis vos réactions avec intérêt.

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[...] C’est en cela que cette crise ne peut pas être appelée crise des « subprimes » : elle est une crise de notre système de croyances économiques, une crise de la « conventional wisdom », une crise de notre foi irrationnelle dans un réservoir infini de besoins qui demandent satisfaction immédiate. La conjoncture économique actuelle, qu’on pourrait bien appeler « dérapage », c’est-à-dire une perte de contrôle due à la recherche d’une vitesse excessive, n’apparait comme autre chose que la conséquence logique de l’application de théories  devenues au fil du temps contradictoires avec le contexte car elles ne prennent pas en compte ni le paradoxe de l’autarcie globale ni les possibilités de saturation généralisée de la demande solvable ni le rôle joué par la demande non solvable dans la naissance des bulles. Ces éléments étant considérées comme inexistantes par les théories courantes, ils ne peuvent être pris en compte qu’au prix de modifier le modèle économique de référence. Une remise en cause de notre croyance conventionnelle dans la croissance et dans les bienfaits de la concurrence me paraît nécessaire. Ma conviction est que la croissance n’aurait jamais devenir un objectif des politiques économiques et du jeu des acteurs. La croissance n’est, même dans les théories qui ne prennent pas en compte la saturation, qu’un moyen, un parcours censé permettre d’atteindre les vrais objectifs : le « plus grand bonheur du plus grand nombre ».

La force des systèmes économiques de marché a été leur capacité à permettre à un nombre important d’être humains d’avoir accès à un espace de choix non contraints. Choisir sa vie, sa profession, son mode de consommation et même son pays, ce sont des libertés qui nous paraissent naturelles. C’est une illusion d’optique. La grande majorité de terriens ne les partagent pas. En ce processus d’élargissement des libertés, l’augmentation du revenu disponible a indéniablement joué un rôle. Ceci nous a fait croire que le rôle de l’économique est de rendre les hommes plus riches : le fait que le mécanisme à la base de la spirale recherche de croissance – bulle – crise repose sur la réduction des capabilités des acteurs (de l’offre et/ou de la demande) montre combien cette image est le fruit d’une aberration. Le rôle de l’économique est de rendre les hommes plus libres, la richesse est un instrument.

C’est pour cette raison que les approches à la crise par la stigmatisation éthique et morale des comportements m’inquiètent : lire un enchaînement de choix contraints comme la manifestation d’une excessive liberté d’action qu’il convient d’encadrer lourdement me paraît paradoxal. La faillite des systèmes à économie dirigée ont montré les limites du mythe du démiurge planificateur : si le sommeil de la raison engendre des monstres, l’arrogance d’une rationalité qui se rêve toute-puissante, alors qu’elle est limitée et que, laissée seule, elle ne peut atteindre qu’une connaissance incomplète dépendante de la foi dans les axiomes de départ me paraît tout autant dangereuse. Mon opinion est que seul un processus radicalement démocratique et respectueux des deux dimensions de la liberté des acteurs, positive et négative, un authentique parcours de « rationalité contractée » avec l’Etat dans le rôle institutionnel d’arbitre des libertés pour assurer « l’intérêt général », me semble à même de donner une réponse effectivement durable à la somme de paradoxes et illusions rationnelles que nous ont conduits à celle qu’on considère désormais la pire crise économique depuis la Grande Dépression.

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7 Comments on “Analyse non conventionnelle de la crise : croissance, bulle et satiété.”


  • Seulement arbitre l’état, pas du tout de planification (bien délimitée) ?


  • Merci beaucoup pour cet article où je vois pour la première fois une explication argumentée aux limites de la croissance. Je n’en ai jamais vraiment cherché mais, pour le coup, je dois avouer que j’ai été assez séduit.

    Je ne sais pas si j’ai bien compris la démonstration proposée, aussi vais-je m’essayer à un résumé. A défaut d’être une critique étayée, ça sera au moins un feedback sur la perception que l’on peut avoir d’un tel article.
    - Dans la crise actuelle, le libéralisme n’est pas en cause puisque les corrections de marché ont bien eu lieu en frappant ceux qui avaient mal joué.
    - Les actions de ces divers intervenants, bien que paraissant irrationnelles, sont logiques compte tenu de leur croyance dans un certain système.
    - Historiquement, les marchés ont toujours été en croissance : même quand les demandes étaient entièrement satisfaites dans la zone du marché en question, l’offre a toujours cherché à élargir le marché pour prospérer.
    - Ce phénomène s’arrête lorsque le marché est devenu la planéte dans son ensemble, le seul moyen restant pour prospérer est alors de diversifier l’offre.
    - Dans ce contexte, les plus faible disparaissent et des concentration surviennent chez les producteurs.
    - Mais il y a des lois contre les monopoles, la seule solution restant aux producteurs qui font face à une demande satisfaite c’est d’aller vendre à une demande non-solvable.
    - Le marché immobilier US est un exemple d’un tel enchainement.
    - Par ailleurs, la pression de la concurrence allant plus vite que le progrès technique, l’absence de gains de productivité engendre un problème de solvabilité.
    - Pour résoudre celui-ci, on ne peut pas toucher aux actifs qui sont la source de la productivité future. La seule solution est d’aller chercher de l’argent chez des investisseurs qui envisagent une croissance infinie sur le long terme.
    - En fin de compte, dans un tel système qui croit en la croissance tout en étant dans une situation partielle de demande saturée, la création accrue de crédits et de titres est une réponse logique à une situation où les acteurs de l’offre n’ont d’autres choix que de chercher plus que jamais des financements et de s’adresser à une demande non-solvable.
    - Il existe une alternative pour ne pas s’adresser à la demande non-solvable, c’est de faire sur-consommer la demande solvable. Mais un système qui se dote de moyens pour faire sur-consommer agit à l’encontre des libertés : le système estime alors que la croissance doit se produire en dépit du choix des consommateurs.
    - La crise actuelle est en fait la crise d’un système de croyances qui n’envisage pas que ceux qui ont les moyens de consommer soient suffisamment satisfaits pour ne pas avoir envie de consommer plus.
    - La croissance et, donc, l’accumulation de richesse sont devenues un objectif là où elles auraient dû rester des moyens pour devenir plus libres.
    - En analysant la crise actuelle comme une trop grande liberté d’action de certains acteurs qu’il conviendrait de réglementer, on occulte l’absence de choix laissé à ces acteurs dans le système actuel.
    - Au lieu de se laisser aller vers une utopique économie dirigée, une solution serait d’avoir un état vraiment démocratique et garant de la liberté des acteurs.

    J’ai aussi quelques questions annexes qui me sont venues au cours de la lecture :
    - Dans l’explication sur les acteurs qui ont agi avec leur rationalité (acheteur, prêteur, investisseur sur les dérivés), je trouve frappant de ne pas voir la banque centrale comme acteur de ce même système. Est-ce pour simplifier le propos ?
    - j’ai du mal à comprendre pourquoi dans le cadre d’un peit nombre d’acteurs sur un marché globalisé « il est raisonnable de penser que le processus de concentration s’arrêtera » mais s’il faut un article entier pour l’expliquer…
    - s’il y a une demande potentielle non solvable, pourquoi n’y a-t-il pas de eu d’augmentation des salaires qui aurait solvabilisé cette demande et ainsi permis au marché de s’accroitre ?


  • Dremm va se Quindiser, belle initiative et très joli terme, l’idée me plait beaucoup.
    Deux talents en liens wow! :)
    Amitiés à vous deux.


  • @ tous –> wow, quelle rapidité :-)

    @ CK
    J’ai supprimé les commentaires sur le mauvais article :-)
    A ta question, non, pas de planification telle qu’on la conçoit aujourd’hui, je posterai un article exprès sur ça, histoire d’étayer un peu.

    @ Oaz
    Alors là, je suis scotché ;-) . Aller, tes trois points :

    - La Banque centrale -> j’en parle à propos de la FED et de Greenspan. Bien sur les banques centrales sont à considérer comme des acteurs de l’économie. Par exemple, du point de vue de Trichet était normal de garder les taux d’intérêts élevés (quitte à freiner la croissance qui n’est pas dans ses missions) afin de limiter l’émergence du même phénomène chez nous. Et en effet, les banques de la zone euro sont moins dans la moïse (en moyenne) que leurs collègues d’outre atlantique : si la contagion par titres n’a pas pu être évitée, il me semble qu’il y ait moins de casse sur les remboursements des prêts. A confirmer quand même

    - Un marché à maturité présente une demande solvable : le fait qu’elle n’augmente pas ne veut pas dire qu’elle disparaît. Par conséquent, au pire, il y aura toujours un survivant monopoliste du côté de l’offre.

    - pour cela il faut un billet à part :-) En très condensé, j’estime que c »est une conséquence de notre système de croyances lequel a produit l’idée, perverse mais parfaitement rationnelle, que l’inégalité est un moteur de croissance.


  • @ Martine
    :-)
    Oui, DREMM (www.dremm.net) c’est un vieux projet que je n’ai jamais pu faire aboutir. C’est vrai que l’idée était de faire un site tri-lingue (voir 4/5) mais avec des articles « solides ». En travaillant sur le premier skeptikos je me suis rendu compte que je n’avançais pas avec Dremm car j’y mettais aussi des réflexions moins étayées. Par contre, expérience faite, 17 pages d’article sur un blog (c’est le cas de celui-ci), et je sais qu’Arnaud écrit encore plus :-) , ça colle moyennement à un blog.

    D’ou l’idée de rapatrier Skeptikos sur mon espace web et de mettre les deux instruments en relation quand il y a des vrais sujet de fond. On va voir si je tiens la durée ;-) ))


  • Une question de béotien ; tu écris « le client ne réussit pas à rembourser le prêt, ce qui est même mieux car l’établissement, en sus des échéances versées par le client, récupère un bien dont la valeur, en progression continue, permet de récupérer immédiatement une partie des intérêts futurs. » Pourtant, il semble que la crise du subprime fait plonger la valeur des biens immobiliers ? Est-ce le calcul qui précède la phase de crise ? Si les banquiers n’intègrent pas la phase de crise dans leurs anticipations, est-ce parce qu’ils misent sur le fait qu’ils seront « sauvés » par leurs appuis dans le système ? Arrogance ou bêtise ? Il y a bien un choix des acteurs à ce stade, un « choix » de moutons de Panurge plutôt…

    Paradoxalement, je suis intuitivement d’accord avec la conclusion (qui réfute la « liberté des acteurs ». Pour de nombreuses raisons, la première étant la bonne vieille idée marxienne que « l’infrastructure détermine la superstructure »…

    Merci pour cette lecture !


  • Pourquoi de béotien ? ;-) c’est une bonne question, au contraire !

    Je penche pour la bêtise (ce qui est souvent couplée de l’arrogance, en effet) : l’idée entière des subprimes se fonde sur l’hypothèse que la valeur de l’immobilier ne peut pas descendre brutalement et durablement. C’est ce qu’on appelle parfois la viscosité des prix.

    La crise montre que l’hypothèse, théoriquement défendable, est contredite par les faits. Cependant, il me semble que les théories subjacentes sont peu (pour ne dire aucunement) remises en cause par la pensée « mainstream ».

    Une remarque sur Marx. Contrairement à un grand nombre d’économistes libéraux (je me considère comme tel, même si mon libéralisme est un peu décalé) je pense que Marx a été un excellent analyste de son époque. Ne jamais oublier que le « Manifeste » est de la moitié de 1800 et le Capital de peu plus récent. Ce que Marx voit, c’est l’économie (et la société) de la révolution industrielle. Ça peut paraitre con mais Marx ne connut jamais l’automobile de masse (la Ford « T » dite Lizzie date de 1905 il me semble).

    Dans ce contexte, je crois que son analyse de la spoliation du travail était pertinente. Je pense que ce n’est plus le cas aujourd’hui. Ou pour être plus justes, ce n’a plus été le cas jusqu’au années 90 environ.

    Mais, et c’est logique qu’un marxiste s’y retrouve, la logique des subprimes s’inscrit dans le processus de spoliation. Et permet moi de remarquer que la spoliation constitue bel et bien une violation des droits de propriété si chers aux néolibéraux à la Hayek.

    D’où qu’on la regarde, cette histoire des SP a été une connerie monumentale que seule l’obsession de la croissance (j’espère que l’article est clair sur le lien) a permis de ne pas reconnaitre.

    Et merci de ton commentaire !