Le G20 vu avec mes lunettes
04 avr
J’ai bon tourner et retourner les documents officiels sortis du G20, je vois vraiment, mais vraiment, peu de raisons de s’en réjouir.
Dans les neuf pages, bien espacées, de la déclaration finale, le mot « croissance » revient 17 fois. Tout reste une question de croissance. Sous-entendu, de croissance calculée en termes de PIB par nation. J’estime, comme j’ai déjà eu occasion de dire, que la croyance dans la croissance a été un des moteurs des crises récentes. Les conclusions du G20 restent engluées dans cette croyance, ce qui est pour moi raison d’inquiétude profonde. En effet, les prémisses de la prochaîne crise semblent d’ores et déjà bien établies.
Conformément à cette approche, culturelle avant d’être économique, le G20 réaffirme l’importance de renforcer le commerce mondial, notamment par l’aboutissement du Cycle de Doha. Toute tentation protectionniste est bannie. Le mot « commerce » est cité 16 fois. A mes yeux, une telle foi dans l’ouverture des marchés (le mot « globalisation » n’est cependant jamais cité) est naïve, car elle néglige le paradoxe de l’autarcie globale dont j’esquissais quelques lignes dans l’article en lien.
Le mot « humain » n’est cité qu’une seule fois, dans un paragraphe que la meilleure langue de bois de politicien français n’aurait pas su écrire plus creux. Cela mérite une citation en langue originale : « We recognise the human dimension to the crisis. We commit to support those affected by the crisis by creating employment opportunities and through income support measures. We will build a fair and family-friendly labour market for both women and men. We therefore welcome the reports of the London Jobs Conference and the Rome Social Summit and the key principles they proposed. We will support employment by stimulating growth, investing in education and training, and through active labour market policies, focusing on the most vulnerable. We call upon the ILO, working with other relevant organisations, to assess the actions taken and those required for the future. » On est râvi du fait que les puissants « reconnaissent » la dimension humaine de la crise. Qu’ils « bâtiront » un marché du travail compatible avec la famille, pour les hommes et les femmes. Comment ? Par la croissance, quoi d’autre, ensuite par la formation et les politiques actives du travail.
Si on passe à l’annexe « renforcer le système financier », on y trouve la confirmation des règles comptables dites « Bâle II » (mais on ne disait pas qu’elles avaient favorisé la bulle financière ?) mais surtout le passage dédié aux paradis fiscaux. Contrairement aux commentaires que j’ai pu lire, le G20 n’a pas demandé à l’OCDE d’établir la liste des paradis fiscaux : il se limite à constater que cela a été fait (« We note that the OECD has today published a list of countries assessed by the Global Forum against the international standard for exchange of information. We welcome the new commitments made by a number of jurisdictions and encourage them to proceed swiftly with implementation.« ). L’avancée notable, c’est une menace : « We stand ready to take agreed action against those jurisdictions which do not meet international standards in relation to tax transparency ». D’accord, les « grands » sont prêts à agir contre les paradis fiscaux mais rien n’est prévu de façon automatique, rien n’a été décidé, tout est laissé à l’initiative du FSB (Financial Stability Board).
Je ne dirai pas que ce ce G20 a été inutile. Cependant, hormis quelques phrases choc telle « The era of banking secrecy is over » ce « sommet » n’a pas apporté, à mon avis, de réelles nouveautés dans le système économique mondial.
Avant la crise, l’importance de la croissance était déjà acceptée. La lutte contre les protectionnismes, également (bien que les USA …). L’égalité homme-femme et la compatibilité des conditions du travail avec la vie de famille c’est déjà un débat ancien, bien qu’il n’ait pas abouti. Les paradis fiscaux sont connus depuis très longtemps et des sanctions étaient déjà possibles dans des relations d’Etat à Etat. Par conséquence, il me semble que ce sommet répond plus à une logique d’affichage que de résolution des problèmes. Par ailleurs, dans ce contexte de non remise en cause des paradigmes fondamentaux, même l’étoffement des moyens (du FMI, des Banques Multilatérales de Développement, …) semble relever plus de l’annonce que de l’impact réel.
Autres critiques du G20 :
http://gaulliste-villepiniste.hautetfort.com/archive/2009/04/04/g20-ils-ont-sauve-le-systeme-sans-le-changer-veritablement.html
http://www.marianne2.fr/G20-les-Bourses-exultent,-ce-n-est-pas-bon-signe_a177767.html
Et le commentaire de F.Bayrou dans « Le Monde »
http://www.lemonde.fr/politique/article/2009/04/04/m-bayrou-on-conduit-la-france-vers-un-modele-qui-n-est-pas-le-sien_1176671_823448.html

avril 4th, 2009 at 16:44
La théorie du sauveur cher à l’espèce humaine anime les espoirs calculateurs des patriotes de chaque côté des frontières. En cas de réussite, la béatitude règnera en maître chez les cyniques, mais aux vues de l’histoire, on peut sereinement présumer un retour de cette animalité chère au meurtre de masse légitime.
Qui est vraiment à blâmer entre la minorité des hyperactifs défenseurs de tout et n’importe quoi et le gros de la chaire à canon trop occupé au jeu de vie à crédit ?
Les grandes phrases pour éditorialistes en manque de magie ponctueront des soliloques face caméra, on ne distinguera plus les chaises vides des chaises musicales, les bouches n’auront plus de mots pour leurs boniments et les mains les plus amicales préfèreront le silence à la chaleur diplomatique.
En devenant à la fois juge et victime, nous sommes tous devenus invisibles, en passant de la société du spectacle au spectacle des sociétés
La suite ici :
http://souklaye.wordpress.com/2009/04/01/bloc-note-le-bal-des-seconds-couteaux/
avril 4th, 2009 at 23:22
Merci pour ta lecture
croissance ne veut pas dire prospérité
et que penses-tu de cela ?
http://www.chrismartenson.com/crashcourse
chapitre 5
avril 5th, 2009 at 21:42
Salut Giacomo, ravi de te retrouver par ici. Sur la contribution de Martenson, je reste hautement sceptique. Il réfléchit à technologie constante : dans la réalité, souvent, la croissance crée le surplus.
Je crois que Fourastié l’a très bien montré avec des données sur une centaine d’années. Et je me souviens du fait que le Club de Rome avait pronostiqué la croissance zéro dans les années 70.
Cependant, pour toutes autres raisons, je pense aussi que croissance et prospérité ne sont pas la même chose et que dans certaines conditions elles peuvent être incompatibles.
avril 6th, 2009 at 12:50
Désolé, je ne peux te suivre dans cette analyse qui n’intègre pas suffisamment les risques de la crise actuelle pour les pays émergents et en développement: l’augmentation des réserves du FMI ainsi que la vente de ses réserves en or, avec le corolaire d’une augmentation des crédits à l’exportation, des prêts aux institutions monétaires des pays émergents (dont l’Europe de l’Est) et aux pays en développement est très significatif pour ces pays en temps de crise économique mondiale et credit crunch (c’est le véritable outil anti-protectionnisme ou plutôt anti-conséquences systémiques du protectionnisme).
Pour ce qui est de la liste des paradis fiscaux, c’est vrai, ce n’est qu’un premier pas, mais il va dans le bon sens avec l’élimination progressive des avantages fondamentaux de ces zones, alors ce n’est pas moi qui m’en plaindrait.
Pour Bâle II, ce n’est pas encore totalement en application aux Etats-Unis ou dans les BRIC!!!! Et c’est encore très mal compris (ou lu) par les analystes / ministères européens et notamment britanniques, irlandais et islandais. Leur mise en application totale et la notification lors d’un G20 est donc bienvenue, même si cela n’est encore qu’un premier pas. A noter que si ces conditions sont étendues aux prêts bancaires effectués aux fonds d’investissements immobiliers et autres fonds internationaux, alors on aura réellement éliminé un facteur significatif de crise.
A l’inverse de ce que tu sous-entends, je pense que la relance de Doha a toute son importance alors qu’on rentre dans une phase de décroissance systémique, qui sera nettement plus grave pour les pays en développement qui ont basé leur système économique sur l’exportation.
De façon plus générale, oui des références à l’humanisme (et surtout des politiques concertées concrètes) seraient bienvenues, même si ce n’est pas le but de l’opération, et notamment dans le domaine du développement énergétique, du réaménagement urbain, et de la protection environnementale.
avril 7th, 2009 at 10:24
@Arnaud
J’entends bien tes arguments. Cela dit, je ne vois pas comment des décisions du type « more of the same » peuvent inciter l’optimisme.
Tout devrait venir de la croissance, mais la croissance, parfois très très forte (cfr les chiffres sur les USA) est justement ce qu’on a eu. Tu parles de décroissance systémique : d’accord, mais dans les communiqués je n’ai trouvé rien la dessous.
On a des moyens et des instruments supplémentaires. C’est vrai, même si cela relève parfois de l’affichage (paradis fiscaux, FSB). Ce qui manque est une nouvelle logique d’action. Je le trouve regrettable.
avril 7th, 2009 at 20:53
@CP du 5/4.
tu écris que « Martenson réfléchit à technologie constante : dans la réalité, souvent, la croissance crée le surplus. » As-tu pris 3h30 pour regarder sa démonstration ?
Je pense pour ma part que nous ne vivons pas sur la même planète. Je m’explique. D’un côté il y a les technologies, de l’autre les ressources, pour finir les biens, biens qui sont sensé satisfaire des besoins et désirs.
Certes les technologies évoluent, l’épuisement des ressources est bien plus terrible. L’humanité a fait du « cherry peaking » c’est bien naturel, reste maintenant les fruits plein de vers (schiste bitumeux, mer profonde, exploitation de minerais en profondeur, sur la lune…) Et cela nous coute de plus en plus d’énergie, ce qui fait qu’il ne nous reste de moins en moins d’énergie pour satisfaire nos besoins. Avec une énergie à prix double, il faut que la techno soit deux fois meilleure en conversion énergie/bien. Prenons l’exemple de l’aviation où le kérosène n’est pas taxé (accord de Chicago). De 20 USD à 140 USD, 7X pour le kérosène. Tu connais une évolution technique pour voyager dans les airs en consommant 7 X moins ? Cela s’appelle le retour au Zeppelin ! Fini les 3h pour un Paris-NewYork !
Laissons Fourastié là où il est. Je n’ai rien lu de lui sur une prise de concience de la finitude de notre « vaisseau spatial ». Pas de Dominique Bourg chez lui. Il était dans son trip des 30 « glorieuses » (les 30 gaspilleuses)
« Club de Rome » : As-tu lu « Limit to Growth, abusement traduit Halte à la croissance. La nouvelle version de 2004 ? A conseiller
Si tu penses comme moi, même pour tout autre raison que croissance et prospérité peuvent être incompatibles, pourquoi, cette obsession sur croissance et rien sur prospérité dans ce G2 (excusez moi, G20 !)?
pour finir. oui, je suis un libéral, un libéral qui ne se ment pas sur nos vrais contraintes.
avril 8th, 2009 at 12:10
@ CP: mais là tu parles d’un nouveau « Consensus de Washington » appliquable à l’ensemble de la planète. Why not, le Consensus de Copenhague recherchait la même chose, mais à clarifier en quelques points facilement compréhensibles pour les non-économistes, en intégrant les facteurs budgétaires, monétaires, d’emploi, de consommation, d’épargne, de recherche, d’énergie et environnementaux (good luck with that!).
avril 8th, 2009 at 13:32
@Giacomo
J’ai lu les textes que tu m’a mis en lien et je trouve Martenson peu convaincant. Tu dis « fini les 3h pour un Paris / Nex York ». Je te réponds : et alors ? Est que c’est un problème en soi ? Je ne le pense pas. L’histoire de notre espèce montre qu’on aurait dû être balayés de la planètes maintes et maintes fois. Sauf que on a toujours su réinterpréter les nouvelles contraintes à notre avantage. Le pétrole a permis d’avoir de l’énergie à bas coût, au moins de manière apparente (externalités négatives non prises en compte). C’est l’histoire. Sans doute cette source est amenée à (virtuellement) disparaître. On devra peut-être produire moins. Cela ce ne sera pas une catastrophe.
Sur le G20, tu devrais avoir remarqué que je suis plus que critique.
@Arnaud
Je ne suis pas si ambitieux que cela (quoi que, en effet). Je constate qu’on ne remet pas en cause la « conventional wisdom » économique. Et je m’en inquiètes un peu.
avril 8th, 2009 at 20:07
Bonsoir Claudio,
Le titre G20 m’a attirée ici, étonnant n’est-ce pas?
Je ne vais pas épiloguer, car qui sommes-nous? Pouvoir décisionnaire?
Donc , wait and see.
Billet intéressant Claudio