Nemo me taggue sur un sujet épineux : la droite et la gauche, késakò ?

[Parenthèse. J'avais écrit en bref hier donc je me suis un peu étalé. La conclusion de mon raisonnement est la suivante : être de droite ou de gauche c'est être prisonnier d'un schéma d'analyse dont la validité a été infirmé de manière non équivoque et qui est donc porteur de promesses purement illusoires. Dans la meilleure des hypothèses. Sinon on peut toujours se rendre librement prisonnier de l'apriori sur l'autre : je suis de gauche parce que je ne suis pas de droite et vice-versa. Si Berlusconi gagne depuis 15 ans criant à grand renfort de télés "communistes, communistes", c'est que l'argument a une certaine prise. Finalement, les deux sont des manifestations d'une pensée enchaînée, cristallisée dans un présent éternel où l'on attend Godot sans cesse, a droite ou à gauche du poteau d'éclairage. Et la route de la servitude n'est pas forcément celle qu'on imagine. Pour les courageux, bah lisez la suite. Le bébé passe à Oaz, Laure, Hypos, Celeste et Hérvé, s'ils veulent bien]

Voyons. Laissez-moi d’abord poser un postulat.

La politique est d’abord une construction de l’esprit : avant d’être politique elle est philosophie.

Bien, quels philosophes ont inventé les concepts de gauche et de droite ? Le premier qui me vient à l’esprit est Karl Marx. Le philosophe autrichien allemand (impardonnable) considérait que toutes les relations sociales reposent sur la propriété des moyens de production. La « gauche » prônerait la propriété collective de ces moyens alors que la droite prônerait la propriété individuelle. C’est, il me semble, la vision de l’Hérétique.  Il est intéressant de noter que dans cette approche la gauche et la droite sont également marxistes. Le fait que K.M. ait pris parti pour l’une des deux positions n’a aucun impact sur la délimitation de l’espace de pensée. La démarcation est purement économique. Plus précisément elle concerne un apriori de valeur sur un phénomène économique (de structure).

Dans ce passage la pensée marxiste se mêle les pinceaux d’une manière qui fait sentir encore aujourd’hui ses conséquences. En effet, la droite individualiste puise ses origines ailleurs, dans l’utilitarisme d’un Jeremy Bentham lequel repose, plus profondément sur les travaux de John Locke. Cet empirisme anglais naissant qui allait influencer des références de la pensée des lumières telle celle d’un Rousseau.

En étant anti-collectivistes, les penseurs « de gauche » les ont classés « à droite », alors qu’ils auraient dû les classer comme « libéraux ». C’est d’ailleurs la seule étiquette qu’ils aient jamais revendiquée. Et par ailleurs la pensée économique de Marx est tributaire des classiques anglais : tant il critique Ricardo (adepte de l’utilitarisme depuis les années 1790) tant il ne peut pas s’affranchir du cadre conceptuel d’analyse.

En effet, la pensée de Marx est une confluence, une tentative de synthèse, entre la critique à l’utilitarisme et la gauche hégélienne. Ainsi, par opposition, nous avons, à la base, une gauche et deux droites. Une droite individualiste et utilitariste, par rapport au clivage économique et une droite hégélienne, conservatrice, par rapport au clivage interne à l’hégélianisme. Cette deuxième « droite » s’appuie sur une lecture particulière de l’œuvre de Hégel : ce n’est pas du hasard si Benedetto Croce et Giovanni Gentile (qui se définissait comme le philosophe du fascisme) sont des hégéliens.

En effet on peut dire sans crainte d’être démenti que Droite et Gauche (une droite et une gauche) c’est avant tout être des hégéliens, confinées dans les mailles de la dialectique procédant par affirmation – négation – synthèse jusqu’à l’aboutissement de la réalisation de l’Esprit. Cela, en pratique, sera identifié à l’Etat, réalisation révolutionnaire et « démocratique » (ce sont les mots de Marx) pour les uns, réalisation « éthique » pour les autres. Il y a donc une droite et une gauche étatistes. Ce qu’un penseur « plutôt de droite » comme on dit (Hayek) trouvait être, justement, deux manifestations de la même route de la servitude.

Le XXème siècle se chargera, par ailleurs, de rendre moins paisible le débat intellectuel. La Grande Guerre (1914-18), la Révolution dite d’Octobre (1917), l’ascension de Mussolini au pouvoir (1922) et l’assassinat de Matteotti (1924), la Grande Dépression (1929-33) et dans le même temps l’ascension de Hitler (1932), la signature du Pacte d’Acier (1939), la Seconde Guerre (1939-1945) et la successive constitution des blocs (1947) façonnèrent le panorama politique.

La « droite hégelienne » militairement et idéologiquement défaite, il restait la gauche de matrice soviétique et la « droite » libérale. Dans les pays ayant vécu les dictatures « de droite », typiquement l’Italie et l’Allemagne, l’amalgame avec la droite fasciste était hors de question :  ce fut une première forme de « centrisme » (la DC en Italie, la CDU-CSU en Allemagne) qui était majoritaire et qui gouvernait avec ce que les détracteurs on parfois appelé un paternalisme de droite.

On peut donc identifier trois « droites » : hégélienne, individualiste et sociale d’inspiration essentiellement chrétienne.

Pour être juste avec la gauche, l’infatuation des partis communistes européens pour le modèle d’inspiration soviétique fut de relativement courte durée avec la naissance de l’eurocommunisme qui n’est sans avoir influencé ce qu’on appelle aujourd’hui la gauche « réformiste » (ou social-démocrate), qui considère juste l’analyse de Marx sur la spoliation et l’aliénation mais qui réfute l’utilité et la pertinence du combat révolutionnaire.

Donc on a deux gauches : révolutionnaire et réformiste.

Être de « droite ou de gauche » c’est donc beaucoup moins binaire qu’il ne parait, les nuances sont nombreuses.

Cependant, de manière transversale, être de droite ou de gauche c’est soit être hégélien soit être utilitariste. L’hégélianisme a été défait par l’histoire, tant dans sa version de droite que dans celle de gauche. L’utilitarisme pâtit des limites de l’empirisme magistralement mis en évidence par Karl Popper déjà en 1934 et dans toute la suite de son ouvrage interrompue en 1994 par son décès. Ni peut-on oublier le scepticisme radical d’un David Hume.

De plus être de droite ou de gauche c’est croire dans une vérité absolue. Or depuis 1931 et les travaux de Goëdel nous connaissons les limites de cette croyance et le problème de ce que j’appelle les « vérités conventionnelles ».

Ainsi, être de droite ou de gauche c’est être prisonnier d’un schéma d’analyse dont la validité a été infirmé de manière non équivoque et qui est donc porteur de promesses purement illusoires. Dans la meilleure des hypothèses. Sinon on peut toujours se rendre librement prisonnier de l’apriori sur l’autre : je suis de gauche parce que je ne suis pas de droite et vice-versa. Si Berlusconi gagne depuis 15 ans criant à grand renfort de télés « communistes, communistes », c’est que l’argument a une certaine prise.

Finalement, les deux sont des manifestations d’une pensée enchaînée, cristallisée dans un présent éternel où l’on attend Godot sans cesse, a droite ou à gauche du poteau d’éclairage. Et la route de la servitude n’est pas forcément celle qu’on imagine.

EDIT : les liens faits vers wikipédia servent uniquement à donner une idée générale de la pensée des personnages cités et ne sont pas à prendre pour parole d’évangile …

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8 Comments on “Droite, Gauche : une pensée enchaînée”


  • Pas sûr que Gödel puisse être associé si facilement au dur combat rhétorique contre ce détestable clivage droite-gauche. Son délicieux théorème de l’incomplétude ne vise rien d’autre que certains systèmes formels pour lesquels – je simplifie à l’extrême – il a prouvé qu’il est TOUJOURS des assertions justes ou fausses dont on ne pourra JAMAIS prouver qu’elle sont justes ou fausses.

    Cela ne remet pas en cause des « vérités » mais rend certaines situations indécidables.


  • @ Claudio

    J’ai vu que tu avais besoin de boulot et tu en trouveras vite, mais j’ai un livre épineux à finir qui m’absorbe les neurones. Si j’avais fait une note sur ton tag, elle aurait été résumable par une formule courte : le fait de pencher d’un bord ou de l’autre n’est pas en soi une entrave à la liberté. On n’est pas enchaîné parce qu’on est d’un bord, mais on est d’abord enchaîné et, pour le justifier, on se réclame d’un bord. C’est plus terre à terre que ta dissert, mais je me place sur un plan strictement humain et individuel.


  • Merci pour le tag. L’argument est très intéressant. En ce moment je n’ai pas beaucoup de temps pour y réfléchir et une infinité d’autres choses à écrire mais, dès que possible je répondrai à l’invitation.


  • @ Celeste
    J’attends avec intérêt :-)

    @ Hérvé qui dit « on est d’abord enchaîné et, pour le justifier, on se réclame d’un bord »
    Voilà une excellente synthèse (et merci pour l’encouragement)

    @ BGR
    Je prévois un long débat :-) Le théorème d’incomplétude s’applique à tous les systèmes formels suffisamment large (je simplifie aussi). J’estime que la dialectique hégélienne en est un. J’estime que le rationalisme empiriste en est un autre. Ce sont des systèmes qui se veulent omni-compréhensifs.

    Il n’infirme pas le(s) clivage(s). Tout juste en relativise la pertinence


  • Un billet touffu.

    Il y a deux choses curieuses qui me heurtent : Marx, philosophe autrichien (?) et le fait de réduire le fascisme à une espèce d’hégélianisme de droite. Si je crois comprendre votre logique par rapport à la construction de l’état, il me semble que, en principe, l’hégélianisme est rationnel, alors que le fascisme et plus encore le nazisme font appel aux sentiments.


  • Ick ! merci pour la coquille.

    Je ne dis pas que le fascisme est un hégélianisme de droite mais que ses fondations philosophiques s’y réfèrent. L’État comme manifestation suprême de l’esprit.

    Sur fascisme et nazisme je ne les mets pas tout à fait à côté l’un de l’autre. Mussolini promulgue les lois raciales par opportunisme plus que par conviction. Ce qui n’enlève rien à leur caractère ignoble. Mais alors que le discours racial est fondateur dans le nazisme il est pratiquement absent de la pensée fasciste d’avant guerre ceci prônant plutôt la supériorité d’une civilisation (italo-romaine).


  • Je n’ose même plus rentrer chez toi Claudio tellement à chaque fois je me rends compte que j’ai du fromage blanc dans la cervelle en mois de juillet :-) )
    En plus, je ne suis pas forcément d’accord avec toi : davantage que les idées, ce sont les partis qui les portent qui, à mon avis, enferment.
    BOn, à fouiller donc, dans un prochain billet :p


  • C’est bon le fromage blanc !
    ;-)

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