Je reviens sur les décisions prises par le G8+5+1 de l’Aquila il y a quelque jour pour mettre en relation deux éléments, apparemment sans liens mais en réalité strictement imbriqués : l’engagement à faire aboutir le cycle de Doha en matière de libéralisation des échanges mondiaux et l’aide alimentaire de 20 milliards de dollars promis aux pays pauvres.
Voyons pourquoi les deux choses sont liées.
Le besoin alimentaire de survie est fonction de la population. La capacité de production alimentaire, notamment agricole, est fonction de la disponibilité de surfaces cultivables, de l’existence d’espèces comestibles adaptées aux différentes conditions (terrain, climat, parasites) et de la productivité du travail agricole (y inclus les moyens techniques). Si, à l’échelle d’un espace (à la limite, de la planète) ce marché était à l’équilibre, la production serait égale à la consommation et il n’y aurait pas d’excédent sinon dans un but d’assurance (stock).
Cependant, si on considère des sous-espaces, on s’aperçoit que cet équilibre n’est pas vrai à n’importe quelle échelle. Pour exemple, une ville ne peut pas être autosuffisante en production agricole : elle importe à partir de la campagne et par ce biais elle invente le marché agricole.
Ce système ne tient qu’à deux conditions : que la ville produise suffisamment de richesses pour payer et que la production des campagnes soit excédentaire.
Or, dans la réalité ces deux conditions ne sont pas réunies : en effet, le territoires non autonomes en biens alimentaires ne peuvent pas payer. Ce qui semble justifier l’aide. Le problème étant de trouver des moyens de paiement, on suppose que la facilitation du commerce international permettra d’avoir accès au marchés solvables et doc de sortir de l’indigence. D’où le lien entre Doha et l’aide alimentaire (et en réalité aussi avec l’investissement international).
C’est un raisonnement myope et biaisé.
On oublie un détail extrêmement important. La plus grande partie de cette demande agricole non solvable est constituée … de paysans. Le seul moyen pour eux d’être suffisamment riches serait d’avoir une production suffisamment grande pour pouvoir la revendre. Or, de deux cas un seul. Soit ces paysans produisent du nourricier et donc, s’ils sont excédentaires, ils n’ont aucun besoin d’en acheter à l’extérieur, soit ils produisent de l’intermédiaire non consommable directement (ex. canne à sucre) dans l’espoir de gagner suffisamment pour payer la nourriture.
Dans ce deuxième cas, la recherche du rendement maximal est plus qu’un impératif : la monoculture s’implante avec tous les risques qui vont avec, y inclus l’excès d’offre et l’effondrement des cours. C’est une voie fragile et risquée. Par conséquent, la logique voudrait que l’agriculture nourricière soit favorisée. Cependant, dans le court terme, cette agriculture ne peut pas être compétitive avec celle des pays développés laquelle profite d’un apport technologique et d’investissements considérables, qui plus est partiellement subventionnés. Ainsi, favoriser l’ouverture des marchés agricoles (un volet de Doha) ne fait que contribuer à perpétuer la dépendance alimentaire des pays pauvres. Et, par conséquent, le besoin d’aide alimentaire.
Si on accepte que tout homme a le droit à ne pas être dépendant d’autrui pour sa survie, ce qui est à mon avis une liberté positive fondamentale, on devrait accepter que le secteur agricole n’est pas un secteur comme les autres et qu’il soit soustrait aux logiques communes de concurrence.

juillet 13th, 2009 at 00:35
Très juste.
Je ne sais pas si vous avez participé aux travaux de la commission agriculture, mais je crois qu’ils sont sur cette ligne – et sinon il faudrait poster vos réflexions dans la rubrique du forum
juillet 13th, 2009 at 08:10
Je doute qu’on envisage d’envoyer physiquement 20 milliards de dollars d’aide alimentaire au sens strict : les pays où la sous-alimentation est répandue ne sont pas à ce point déficitaires en produits agricoles et d’élevage. De toute façon, les flux d’aide alimentaire « physique » sont très limités et heureusement (envoi de rations aux camps de réfugiés,…). Je crois que la majeure partie de l’aide alimentaire actuelle est achetée sur place (constitution de stocks pour les situation d’urgence…). Voir en tout cas http://www.lautrequotidien.com/article.php?id_article=8270
Si les paysans eux-mêmes ne peuvent pas consommer les denrées du pays, c’est globalement, comme vous l’indiquez, pour des raisons monétaires : les paysans non autonomes en denrées alimentaires (parce que chacun d’entre eux en produit certaines mais pas toutes, et pas transformées) ne peuvent pas se les payer.
On pourrait donc imaginer que ces 20 milliards servent précisément à corriger, au sens de « patcher » (pas de réparer à la racine, hélas) ces conséquences du libre-échange mondialisé. Qu’ils soient utilisés pour baisser les prix des denrées alimentaires dans les pays pauvres. L’inverse, en gros, de ce que préconisait le FMI il y a 20 ans dans l’objectif de « rétablir les grands équilibres macro-économiques ».
J’écris ça un peu au hasard, juste comme piste pour chercher l’information – je n’ai pas d’idée précise sur la solution préférable. Je tends à penser que la solution préconisée par des années par l’UDF puis le MoDem – le protectionnisme régional pour les denrées agricoles – est trop sommaire, mais je n’ai pas mieux en magasin.
juillet 13th, 2009 at 17:57
@ florent
Non, je n’y ai pas participé car ce n’est pas un domaine que je maîtrise assez.
Merci
@ Frédéric
Seulement en partie, et le cas du Malawi reporté dans l’article est éclairant.
Par ailleurs, ça fait combien de temps qu’on « patche » sans résoudre le problème ?
Je pense que l’idée de l’UDF, reprise par les Démocrates, est bonne. D’ici la fin du mois je posterai un billet qui rendra clair pourquoi.
@tous les deux
c’est un espace convivial … on peut se tutoyer
juillet 13th, 2009 at 18:40
@ CP = franchement je nage. Ce dont je suis sûr, c’est qu’appliquer cette idée aux industries en disant « il faut permettre à l’Afrique de fabriquer elle-même ses propres équipements et pour cela il faut une barrière douanière » ne plairait pas aux Africains. Le fait que la production industrielle, *aux matières premières près*, soit à coût marginal nul (le seul coût est de conception), permet au vendeur de pratiquer un éventail de prix très large (yield management) donc à l’Afrique pauvre de payer ses téléphones portables, sa lessive ou ses multimètres numériques à des prix très inférieurs à ceux imposés aux pays riches. Si elle devait produire en petites quantités pour son seul marché, ce serait ruineux pour elle.
Mais ce raisonnement ne s’applique pas aux matières premières agricoles, qui n’ont pas de coût de conception (sauf OGM stériles, p.ex.) et sont vendues, je présume, au coût marginal de production et de transport. La différence de revenus inividuels, et de pouvoir d’achat des monnaies a alors un impact terrible sur le pouvoir d’achat alimentaire des ménages. Je dirais volontiers que c’est cette différence-là qu’il faut combler, mais c’est plus vite dit que fait ; l’accumulation d’actifs (privés) dans les pays du Nord garantit un prix élevé à notre monnaie, donc à nos produits. Bon, c’est toi l’économiste, donc j’attends la suite !