Depuis la naissance de la « science » économique, une très grande place a été réservée à la liberté des acteurs. En effet quand Adam Smith, en 1776, déclare que « ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme« , l’économiste écossais suppose que le boulanger a le choix d’organiser librement son travail afin de poursuivre ses propres objectifs et que le client, le « marché », est libre d’accepter ou pas sa proposition.
En effet, la phrase de Smith peut être parfaitement retournée de la manière suivante : « ce n’est pas de la bienveillance du client, que le boulanger, le marchand de bière et le boucher attendent leur gagne-pain, mais bien du soin qu’il apporte à ses intérêts. Ils ne s’adressent pas à son humanité, mais à son égoïsme« . Le « libre marché » est un lieux équilibré d’arbitrage de libertés différentes. C’est dans cette optique que Adam Smith est considéré, et à juste titre, un libéral.
Mais de quelle liberté est ici question ?
L’Hérétique nous rappelle que la vision de la liberté portée par les « néo-libéraux », identifiés dans l’école autrichienne de Mises, Hayek ac similia, n’est pas la même que celle portée par « le » penseur libéral par excellence, Montesquieu.
A regarder avec attention, la liberté implicite dans le discours de Smith est encore autre. Pour Montesquieu, nous dit l’Hérétique, la liberté découle d’un choix moral. Or, il n’y a pas de choix moral dans l’égoïsme moteur de la « main invisible » de Smith.
Dans la pensée d’Hayek, le mot liberté est à associer à l’anglais « freedom », c’est à dire « l’état de choses dans lequel un homme n’est pas soumis à la volonté arbitraire d’un autre« . C’est un regard intéressant mais trop étroit par rapport à l’idée smithienne.
La liberté de Smith est à la fois une liberté d’être (boulanger, boucher, client), de faire (produire, vendre, acheter) et de ne pas faire. C’est, quelque siècle avant la formalisation du concept, un affaire de « capabilités« , pour utiliser le langage popularisé par Amartya Sen.
Être libres, dans un système « libéral » à la Smith, c’est de pouvoir « choisir entre différentes conditions de vie« .
Pouvons nous le faire ? Sommes-nous « libres » ?
Il paraît qu’un adolescent issu d’une cité et portant un nom à consonance étrangère aurait beaucoup moins de probabilité d’intégrer une école d’ingénieurs que l’enfant d’un ingénieur. Il paraît qu’il y a certaines professions qui se transmettent plus ou moins de manière héréditaire. Pour mon expérience directe, une personne (citoyen UE) titulaire d’un diplôme étranger (UE) et avec de l’expérience a passé trois ans à envoyer des cv sans jamais être conviée à un entretien, a décroché un CDI dans les quinze jours suivant la validation (totale) de ses acquis par l’expérience. Sans faire un heure de cours. Donc à compétences avant et après parfaitement égales.
Ce ne sont que des évocations sans prétentions scientifique. Mais j’espère qu’ils permettent de voir que la « liberté » est phénomène plus vaste que la simple « absence d’interdits ». Et que le libéralisme, aujourd’hui comme en 1776 n’est autre chose qu’une forme de la réflexion sur l’Homme.
[post scriptum : dans mes écrits "professionnels" je préfère parler d'économie de liberté plutôt que d'économie libérale car cette dernière formulation est désormais une entrave à la compréhension et au débat]

juillet 6th, 2009 at 22:26
Bonjour Claudio,
J’ai le grand tort de ne pas encore avoir lu Adam Smith dans le texte, mais, j’ai tout de même appris via des compilations et des synthèses diverses que l’homme a écrit une théorie des sentiments moraux où il affirme le caractère désintéressé de nombre de nos jugements.
juillet 7th, 2009 at 00:14
Oui en Théorie des sentiments moraux de 1759. En effet, mais ce n’est que mon opinion, Smith se prévaut de considération morales dans ce que sera appelé plus tard le problème d’agrégation, c’est à dire comment de comportements individuels égoïstes peut-on arriver à des équilibres « justes ».
Par ailleurs, il montre en cela une grande lucidité : le travaux de Condorcet, Pareto et Arrow allaient lui donner raison quant aux paradoxes de l’agrégation de choix rationnels individuels.
Cependant, au niveau de l’individu, cet aspect « moral » me paraît très estompé ou, pour mieux dire, il préexiste aux choix et il en constitue les « prémisses de valeur ».