Je reprends ici les cinq chapitres de la contribution que j’avais portée en vue des élections européennes. J’estime, peut-être à tort, qu’il y a dans ces courtes pages des éléments utiles et pertinents. Et même si cela n’était pas l’opinion de mon parti, elles reflètent une partie de ma pensée politique. Le chapitre 2 a été publié pour la première fois le 8 juillet 2008. Je le reprends ici en laissant la formulation d’origine.
Le diagnostic qu’on vient de poser nous porte face à une question fondamentale : qui est-il « l’Européen » ? Cette question n’est en rien oisive : la panne de l’Europe peut en effet s’expliquer par le changement des contours de ce concept.
En 1957, à l’adoption du Traité de Rome, l’Européen en tant que tel n’existe pas. Par conséquent, il est parfaitement normal que la construction européenne s’appuie sur les institutions étatiques et que la dimension des coopérations internationales est prédominante par rapport à un parcours hypothétique de convergence politique profonde.
D’ailleurs, en 1957, l’Europe n’impacte l’expérience quotidienne des citoyens lambda que de façon indirecte, notamment via la politique agricole et, à partir des années 70, des fonds de développement régional.
Aujourd’hui la situation est profondément différente. En effet, cette « expérience directe » de l’Europe est devenue, au fur est à mesure, quotidienne : l’instauration de l’espace Schengen, l’adoption de l’euro, l’harmonisation effective des parcours de la formation supérieure (réforme LMD en France) et une amélioration considérable du niveau de vie moyen, au moins dans l’ancienne « Europe des 15 », font que le citoyen lambda s’affranchit de plus en plus de son Etat d’origine.
Quand on écoute les gens, on s’aperçoit vite que pratiquement tout le monde a un proche, un ami ou quelqu’un qu’il connaît qui vit da manière stable dans un autre pays européen. Aujourd’hui on se déplace à l’étranger, en Europe, pour des choses aussi banales que faire de l’essence, acheter des cigarettes ou encore du vin. On y va pour un simple week-end « fish and chips ».
La réalité est que, dans les comportements concrets, les européens vivent leurs déplacements et leurs choix de vie « internationaux » comme des simples arbitrages entre « régions de vie ». Quelle différence entre le Breton qui montait à Paris et le jeune français qui choisit de faire ses études à Londres ou à Barcelone ? Strictement aucune, si on prend le point de vue de la personne.
D’ailleurs, tout comme le Breton dont ont vient de parler se sent (souvent) très français ET très breton (ET très léonard, pour exemple), l’identité d’européen se rajoute sans se substituer à celle de ressortissant d’un certain Etat. Cependant, l’émergence de cette nouvelle identité modifie les contours de la « Nation », car l’identité plus vaste tend à contenir la plus étroite.
« L’Européen » est donc un citoyen en devenir, élément fondateur, en puissance, d’une Nation Européenne, elle-même en devenir. De même, il est porteur d’un besoin d’accompagnement de son devenir, besoin qui reste, à présent, sans réponse.
L’Europe, telle qu’elle est aujourd’hui, est inadaptée à comprendre cette évolution. A fortiori elle est complètement incapable de la prendre en compte et de la gouverner. Elle est à la fois, en panne et incapable de s’en sortir.
En effet, à présent, il y a décalage entre ce que l’Europe est (les traités) et ce qui les Européens voudraient qu’elle soit : que ce n’est étonnant que les « nonistes de gauche » aient attaqué le TCE sur la « concurrence libre et non faussée » alors qu’elle fait partie du génome de la CEE depuis le Traité de Rome !
Que faire ? A notre avis, un approche démocrate ne peut que partir des peuples : si décalage il y a, et on a montré qu’il y en a, c’est aux institutions de s’adapter pour répondre aux évolutions sociétales, pour les gouverner et pour en déminer les possibles dérives. Un système qui se couperait de façon permanente de la représentativité de ses citoyens est voué à la monarchie traditionnelle ou à la dictature : c’est un scénario qui nous répugne.
