Peu d’envie de commenter une actualité toujours aussi digne d’un mauvais épisode de Star Trek.

Peu d’envie également de commenter le document de travail du Mouvement Démocrate en vue du Congrès d’Arras.

Alors, allons-y pour un sujet de fond, à cheval entre l’économie et la politique : les services publiques.

C’est un sujet que je connais extrêmement bien. Mon premier diplôme de fin d’études portait justement sur « l’Economie des Administrations Publiques », en analogie avec l’économie d’entreprise. J’ai été (et je suis) salarié d’Administrations Publiques diverses et variés, avec des missions à responsabilité. J’ai été longtemps considéré, j’estime à juste titre, comme un expert dans le domaine des services publiques aux entreprises et aux entrepreneurs. En tant que consultant senior pour un des plus grand groupes de conseil indépendant au monde, j’ai accompagné, souvent avec succès, des Administrations à améliorer leurs services à égalité de dépense. Bref, pour une fois je parle plus en « pro » qu’en observateur. Désolé pour vous. (Pour les âmes simples, c’est du deuxième degré, hein ?).

Depuis 1989, vingt ans à peine, je suis confronté à un défi intellectuel et technique : mesurer la valeur d’un service public. Lisez bien, pas la valeur marchande, ni celle politique, je dis la valeur. Tout court. En réalité la même question, identique, pourrait être posée également pour les services échangés sur les marchés. Et même sans reprendre la dichotomie marxienne sur la valeur, il serait aisé de montrer que la valeur marchande n’est une bonne approximation que dans des circonstances très aseptisée et peu conformes à la réalité quotidienne. Mais cela serait un autre débat.

Si j’ai été confronté à cette thématique (où les plus grands économistes se sont par ailleurs cassé les dents), c’est que j’ai été amené très tôt à m’occuper de systèmes de contrôle de gestion en milieu hospitalier. L’attitude qui prévaut depuis vingt ans, c’est de se focaliser sur la réduction de la dépense.

Or, cela est purement et simplement débile, si ce n’est pas contrebalancé par une mise dans le contexte. Un seul exemple. Prenons une entreprise qui se donnerait comme objectif unique de réduire ses coûts, toute autre considération étant secondaire. La seule décision rationnelle serait de fermer la boutique. Coûts anéantis. Certes, l’entreprise aussi, mais pérenniser l’entreprise n’était pas, dans l’exemple, un objectif.

Bien entendu, aucune entreprise sérieuse ne se comporte comme ça. La réduction des coûts, dans une structure bien dirigée, est toujours accessoire à la rentabilisation de ces mêmes coûts. Si on peut en tirer profit, on dépense volontiers et ce n’est que au moment où la dépense ne peut peut pas être rentabilisée que le problème de sa réduction sera posée.

Certes, j’entends l’objection : mais le public n’est pas rentable, c’est même un gouffre. C’est sans doute une facette de la réalité, mais une facette très partielle. Car le « public » n’a pas les mêmes contraintes et les mêmes « obligations de service »  qu’une structure privée. La Mairie de Brest ne peut pas se délocaliser … à Paris parce que c’est plus « rentable » (ne fut-il qu’en dépenses de déplacements). L’Hôpital ne peut pas refuser un patient sous prétexte que traiter sa pathologie crée un déséquilibre financier ni un patient qui n’a pas les moyens de payer ses soins (pour les fana du système assurantiel américain, je leur suggère de bien se documenter sur sa piètre performance). Pour tous les biens « publics », c’est à dire à bénéfice non exclusif (qualité de l’air, de l’eau, sécurité, infrastructures, …) le concept de « propriété » et donc d’échange contre un « prix » est discutable.

Le problème reste donc celui de la valeur des services pour les usagers. Or, axer toute action sur la réduction des coûts revient à poser l’hypothèse que, du simple fait du statut de l’organisation productrice, un certain service ne vaudrait rien. Ou, pour être plus précis, que la réduction ad infinitum de la dépense n’entraîne pas de réductions de la valeur du service. Ce qui revient au même. Et qui une connerie manifeste, l’exemple de l’entreprise revenant d’actualité. Et comme c’est quelque chose que je pense vraiment, je ne peut que combattre, au petit niveau qui est le mien, cette entreprise de démolition aveugle des services publics dont la vraie coulpe semble être celle de ne pas constituer un réservoir de voix pour la majorité en place.

En économiste, je pense que toute richesse doit être utilisée de manière intelligente, donc productive : en détruire plus que celle qu’on crée amène vite dans le mur. Cependant, tout n’est pas mesurable à l’aune de la monnaie. Combien ça vaut le fait de regarder son enfant et de savoir que, raisonnablement, il va mourir après nous ? C’est un luxe qui est loin d’être partagé sur la planète Terre. C’est de la valeur. A laquelle le coût correspondant devrait être comparé.

Le billet se fait long et je n’ai qu’effleuré le sujet de façon désordonnée … alors une provocation finale. Il paraît que la Chine c’est un pays très bon pour les affaires, que la croissance y est bonne, que la compétitivité y est élevée. Aux yeux de certains c’est sans doute un modèle de gouvernance à suivre, peut être à partir de son code du travail.

Mais est que nous, nous aimerions vivre à la chinoise ?

L’établissement d’un système de services publics, quand cela répond à un besoin réel et donc créant de la valeur, c’est autant une manifestation de liberté, collective, autant que celle, individuelle, de monter son activité.

Désolé de vous décevoir, le titre n’était pas un appeau à trolls.

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6 Comments on “Je suis libéral et je défends les services publiques”


  • Je dirais plutôt services publICS mais ça n’engage que moi !


  • Ton billet, Claudio, est très dense et pose de bonnes questions de fond sur la « valeur ».
    Il y a deux types de valeurs qui entrent dans le champ de la définition d’un coû global… si je t’ai bien compris. D’une part, il y a la valeur monétaire, qui est facilement quantifiable et peut se traduire en unités de compte monétaire et d’autre part, il y a la valeur « immatérielle » qu’il est plus délicat de définir.

    Comment mesurer la valeur d’un service public ?

    Tout service public à un coût non réductible ne serait-ce que si on en considère les aspects structurels minimum (infrastructures d’accueil, personnels chargés de l’assurer).
    J’ai eu à « suivre », comme j’ai dû te le dire à Cap Estérel, pendant quelques années une enveloppe conséquente en matière de santé publique (+ de 4,5 Mds d’euros), quand on me demandait d’analyser la structure des budgets pour déterminer où pourraient être réalisées des économies, je n’aboutissait qu’à constater que les économies ne pouvaient être que marginales ; par exemple recherche d’économie par rapport à certaines charges : blanchisserie, charges hôtelières, commandes de plus gros volumes (en mutualisant les achats) pour pouvoir négocier les coûts avec les fournisseurs, immobilier, et recherches d’économie sur les postes tels que l’énergie ou les consommables. Il n’y a pas de petites économies, toute piste d’économie doit être privilégiée.
    Mais dans la structure des budgets publics en question, j’avais à prendre en ligne de compte que 80% des charges concernaient des frais de personnels qui sont incompréssibles (à moins de reduire drastiquement la masse salariale).
    Enfin, la caractéristique du service public, c’est d’assumer une permanence des soins 24h / 24h (donc avec du personnel), d’avoir une implantation dans les territoires au plus près des populations, l’obligation d’accueillir tous les publics sans ségrégation par le porte-monnaie (avec le risque inhérent d’avoir à faire face à des créances irrécouvrabres). A ces missions de base, s’ajoutent des missions d’enseignement et de recherche. Ces dernières ne sont pas monétisables immédiatement, je pourrais les comparer à des formes d’investissement : investissement pour former les personnels qui prendront la relève, investissement pour faire évoluer la connaissance médicale. Le secteur privé, par comparaison, n’ayant pas de telles missions, peut effectivement réaliser des profits en centrant son activité sur des actes rénumérateurs.

    Après, c’est à la population de déterminer quel degré de services publics elle souhaite. Tout service a un coût. Il faut bien expliquer que ce que sont ces coûts avant de préconiser de manière idéologique des coupes claires dans les dépenses. On peut réduire la voilure, mais le citoyen répondra souvent NIMBY (not in my back yard). Donc par delà la notion de service public stricto sensu, il y a s’interroger sur ce qu’on place derrière la notion d’intérêt général.

    Notre République a une dominante sociale. Le système français est, pour résumer, caractérisé (quoiqu’on en dise) sur la solidarité. L’Etat ne peut pas tout, certes, mais le citoyen lui demande beaucoup. Le choix de réduire la voilure est donc politique, c’est au politique de l’expliquer et de l’assumer. Chiffrer la valeur « immatérielle » du service public et l’additionner au coût monétaire permettrait de dresser un état des lieux clairs, qui permettrait d’ouvrir le débat. Ensuite, c’est le citoyen qui décide en dernier ressort et en toute conscience d’y consacrer des moyens ou pas.


  • … Services publics, avec un « c » parce que c’est au masculin, et pour le système de santé américain, il est massivement étatique (et ne constitue donc pas un exemple de ce que peut donner un système libre).

    (en fait, le titre est un appeau aux Grammar-Nazi comme moi :) )


  • @Claudio,
    Vous parlez de services publics, en fait il conviendrait de revenir à la définition originelle.
    Rendu de service à la personne, à toutes les personnes et solidarité et humanité bien évidemment.
    Tous les domaines de « rendu de service » sont touchés par cette gangrène.
    Les secteurs les plus rentables subissent les coups de « lobbies » car ils attisent toutes les convoitises « c’est bon le chocolat » :) D’autant plus quand l’état aide pensant faire des économies, mais elles ne sont jamais qu’à court-terme…
    Comme l’histoire du serpent qui se mord la queue.


  • Merci Claudio pour ce billet.

    En tant qu’élu local j’approuve complètement l’analyse. Les services publics sont des « aménageurs » des territoires. Ils les structurent en même temps qu’ils rendent des services essentiels à la population.

    Les décisions sur la transformation d’un service public ne peuvent se faire sans débat, ni concertation car s’il est utile parfois de se poser des questions sur la pertinence, l’efficacité et l’efficience de tel ou tel service, il est inconcevable que les populations ne soient pas partie prenante à ces interrogations.

    Les pouvoirs publics prennent parfois des décisions étonnantes. L’exemple de la fermeture des tribunaux est tellement révélatrice de cette manière de faire jacobine. (Un jacobinisme intellectuel et géographique si j’ose l’expression)
    En effet en Bretagne la fermeture des tribunaux aura coûté 50 millions d’euros et la location à Quimper d’un bâtiment pour héberger les tribunaux de Chateaulin et Quimperlé va couter au ministère de la justice 150 000 euros supplémentaires par an. Quand on nous avait vendu une réforme soucieuse des deniers publics… on peut légitiment s’interoger.
    Mais argumenter sur ce surcoût tangible ne suffit pas et il pourrait d’ailleurs encourager d’autres restructurations. En effet ce qui peut avoir un coût ici ne l’aura peut etre pas ailleurs.

    Il y a d’autres éléments à prendre en compte.
    Quimperlé et Quimper sont à 50 kilomètres de distance. On imagine bien que pour les justiciables (population souvent affaiblie) le temps de déplacement, le coût et les risques ne vont pas favoriser leur accès à une justice sereine.
    Je ne vais pas m’étendre. Mais je pense qu’une solution pour calculer la « valeur » d’un service public serait d’y introduire des critères sociaux et environnementaux, une grille de notation qui prendrait en compte l’impact sur les populations, l’économie d’un territoire et bien sur des critères de durabilité.

    Tiens au fait… quand on parle d’aménagement du territoire, le tribunal de Lorient dans le Morbihan est à 20 kilomètres de Quimperlé… Pas de bol Quimperlé est dans le Finistère

    EB


  • @ Martine

    Bien vu

    @ Erwan

    C’est la raison pour laquelle j’aurais une proposition assez … non conventionnelle en matière de structuration administrative

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