Mario Monti a été un personnage important dans mon histoire. En 1988, à peine majeur, j’intégrais la « Bocconi » (un peu le pendant de HEC en Italie) avec un goût amère en bouche : moi, le lycéen passionné d’histoire de la philosophie et de physique qui voulait se dédier à la recherche astronomique venait d’intégrer la plus importante Business School de la botte. Un sésame pour le futur reservé, à l’époque, à 1500 élèves environ sur 32000 postulants. Certes, je gagnais en perspective de carrière et de gains mais j’avais le sentiment de me renier. Avec les mots qui sont les miens aujourd’hui, je ressentais la frustration d’un manque de liberté positive : simplement, je n’avais pas le choix. Les circonstances faisaient que c’était ou ça, ou ça. Ainsi, je suis parti à 1400 km de ma ville natale et de ma famille. Ainsi, j’ai fêté mes 18 ans dans une couchette de train. Dans ce contexte, Monti, qui fut dirécteur, puis président, de la Bocconi avant son longue service en tant que Commissaire Européen avec Jacques Santer et Romani Prodi, fut une découverte. La découverte du fait qu’un bon économiste est celui qui sait voir l’humain derrière l’argent et les structures d’échange. Pour cela, je lui sais gré.
Aujourd’hui il publie une intéressante tribune sur le principal journal italien (ici pour les courageux) qui parle d’Europe, d’économie et de modèles de société. Je ne partage pas chaque mot qu’il dit mais il m’a paru intéressant de vous en offrir une libre traduction en mon mauvais français et de la laisser à la réflexion de chacun.
«Une nouvelle hièrarchie en Europe». Ainsi The Economist, qui depuis 1843 porte les valeurs du libéralisme anglo-saxon, décrit les bouleversements causés par la crise dans la hiérarchie entre les systèmes économiques et sociaux en Europe. Il met en première position le modèle français et en seconde le modèle allemand, deux variantes de l’économie sociale de marché, tout en reconnaissant la chute, au moins temporaire, du modèle anglo-saxon. Ce revirement de situation offre à l’Europe une occasion inespérée de relancer l’intégration sur une base plus solide, précisément à un moment où la crise économique et les réactions des gouvernements nationaux mettent en danger le marché unique et avec celui l’intégration construite jusqu’ici. L’Italie [la tribune se refère à l'Italie mais elle peut s'appliquer aisément à tout pays, ndS] peut jouer un rôle important en incitant l’Europe dans cette direction. C’est une tâche pour le gouvernement, mais aussi pour l’opinion publique, en particulier si on veut discuter de l’Europe dans la campagne pour les élections européennes.
La crise pousse les pays qui soutiennent le modèle anglo-saxon, comme les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Irlande, à en remettre en cause certains aspects. Ils se demandent s’ils n’ont pas fait trop confiance aux mécanismes de marché et trop peu à la réglementation, s’ils n’ont pas permis une croissance exagérée du secteur financier au détriment de l’industrie manufacturière et s’ils ont consacré suffisamment d’attention aux situations d’inégalité et aux systèmes de protection sociale. Ces pays, comme la Chine d’ailleurs, regardent certains pays européens, comme l’Allemagne et la France qui ont longtemps adopté les modèles d’économie sociale de marché, avec plus de respect. Cependant, les pays anglo-saxons, ne devrait pas se sentir gênés par leur conversion partielle. Ni le pays à l’économie sociale de marché doivent trop s’enorgueillir de la revanche qu’ils sont en train de prendre. Somme toute, dans la décennie précédente, ce furent ces pays à avoir à se déplacer vers les modèles anglo-saxons, par l’introduction de réformes économiques visant à accroître la compétitivité. Et il est nécessaire qu’ils continuent à agir en ce sens.
Cette convergence des modèles économiques vers un point médian offre à la communauté internationale une occasion politique inattendue, qui permettrait à l’UE et au G20 de faire face aux défis sociaux croissants tout en maintenant l’intégration. Dans l’UE, chacun des deux groupes de pays a ses inquiètudes. Les pays anglo-saxons, mais aussi les nouveaux États membres, sont en colère, à juste titre, contre le pays à économie sociale de marché – en particulier avec la France, mais aussi avec l’Allemagne et d’autres – parce que ces derniers remettent de plus en plus en cause la réglementation existante du marché unique (y compris celle relative à la concurrence et aux aides d’Etat), sans parler des perspectives de développement futur de ce marché. Les pays à économie sociale de marché se plaignent, à juste titre également, du fait que l’opposition des pays anglo-saxons et des nouveaux États membres à toute forme de coordination de la fiscalité rend plus difficile atteindre des objectifs sociaux à travers de la politique fiscale. Les recettes fiscales, réduites en raison de la concurrence fiscale, souvent, ne permettent pas le financement des programmes sociaux. De plus, les bases d’imposition mobiles – le capital, les grandes entreprises et les professionnels hautement qualifiés ont tendance à s’installer dans des pays avec des régimes fiscaux favorables, conduisant ainsi à une course à la baisse des taux de l’impôt. Au contraire, le travail et les petites entreprises, moins mobile, supportent une charge fiscale croissante.
Pour éviter la frustration dans les deux groupes de pays, et le ressentiment contre «l’Europe» en général et le marché unique en particulier, l’UE devrait saisir l’occasion de promouvoir un compromis. La Commission devrait mettre le Conseil, le Parlement européen et le public devant à une évaluation réaliste – c’est à dire assez préoccupante – des conséquences que la progression du nationalisme économique pourrait avoir sur l’intégration européenne. Elle devrait ensuite proposer un pacte stratégique qui comprend deux éléments : 1) un engagement renouvelé et contraignant sur le marché unique, en particulier par l’adoption de mécanismes renforcés pour assurer le respect de ses règles et de prendre des mesures pour y parvenir, dans des conditions clairement définies, dans les domaines qui font encore défaut ; 2) un engagement à mettre en place une coordination fiscale, même modeste. Il s’agirait de mesures vouées à permettre aux États membres de conserver leur souveraineté fiscale en coopérant sur certaines parties de celui-ci plutôt que d’assurer la pleine harmonisation fiscale, objectif irréaliste et pas nécessaire. Si, toutefois, les Etats préfèreront défendre individuellement le principe de leur souveraineté fiscale, ils verront leur souveraineté continuer à s’effriter du fait d’un concurrence fiscale incontrôlée.
Avec un tel compromis, les pays anglo-saxons et les nouveaux États membres feraient une concession en matière de coordination fiscale (dont ils pourraient par ailleurs avoir besoin, maintenant qu’ils souhaitent donner plus de place aux politiques sociales), mais assureraient l’avenir du marché unique. Les pays à économie sociale de marché, de leur part, devraient certes être soumis aux règles d’un véritable marché unique, mais ils auraient une plus large marge de manoeuvre pour poursuivre les objectifs sociaux sans être obligé de contrevenir aux règles du marché. Les deux groupes se rapprocheraient des pays nordiques, qui combinent le marché et la dimension sociale de manière plus efficace. Enfin, et surtout, le pacte donnerait une nouvelle force aux projet européen aujourd’hui en condition de faiblesse. Un projet qui peut-être à ce moment, aucun des pays considère comme une priorité. Mais tout le monde souffrirait des conséquences graves – ne fut-il qu’au plan économique – si, en l’absence d’un nouvel élan, l’Europe se refermait sur les 27 marchés nationaux. L’UE devrait promouvoir la coordination fiscale au sein du G8 et du G20. La nouvelle sévérité vis à vis de certain paradis fiscaux décidée par le G20, en avril, est importante. Mais elle est uniquement destinée à lutter contre l’évasion fiscale alors que l’élusion se poursuit sur une grande échelle et de manière parfaitement légale car la plupart des Etats se livrent à une concurrence fiscale sans limites. L’obiettivo di una globalizzazione governata e basata sul mercato non può essere raggiunto se la sovranità fiscale dei governi è sempre più erosa dal mercato. Per conseguire i loro obiettivi sociali, i governi devono poter fare un uso efficace dei loro bilanci; in caso contrario, essi faranno abuso del mercato. L’objectif d’une mondialisation gouvernée et fondée sur le marché ne peut pas être atteint si la souveraineté fiscale des gouvernements est de plus en plus érodée par le marché. Pour atteindre leurs objectifs sociaux, les gouvernements doivent pouvoir faire un usage efficace de leurs budgets, sinon, ils vont abuser du marché.
[J'omets la part dédié spécifiquement au rôle que l'Italie pourrait jouer dans ce parcours]